07 mai 2009
Coloration maison
Lorsque je n'étais pas occupée à mon poste d'observation à regarder le quotidien des prisonniers, je tenais compagnie à la pauvre vieille femme, belle-mère de ma grand-tante, qui passait ses journées assise dans un fauteuil Voltaire du salon. Face à la grande baie vitrée de l'autre façade de l'immeuble qui donnait sur le grand parc boisé. A attendre que la mort vienne l'emporter. Seulement, la grande faucheuse lui avait ôté son mari, ses amis, sa famille. Puis son fils tout récemment. Mais elle, elle l'avait épargnée, oubliée.
Des années plus tard, quand j'écouterai la chanson de Brel "Les vieux", je l'associerai à l'image que je garderai toujours de cette femme qui avait été belle et qui était devenue toute maigrichonne, ratatinée comme un fruit trop mûr et désseché. Sourde. Silencieuse. Morte-vivante.
"Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit"
Tous les matins, après son petit déjeuner frugale, Eugénie s'installait immuablement dans son fauteuil attitré. Le velours carmin de l'assise et du dossier était élimé jusqu'à la trame. On commençait à voir le rembourrage qui ne tarderait pas à s'échapper en l'absence de restauration du siège. Eugénie allongeait ses jambes frêles sur le petit tabouret Napoléon III recouvert de velours vieux rose, disposé devant elle, et s'assoupissait une heure, parfois plus. Tout dépendait si je venais l'embêter ou pas. Et comme je m'ennuyais souvent...Elle ne dormait pas longtemps ! Ma grand-tante me houspillait. Sa belle-mère prenait immédiatement ma défense.
- Laissez-la donc cette petite ! Elle ne fait rien de mal. Bien au contraire, elle m'amuse ! Elle est si pleine de vie.
Le sourire qui accompagnait ces paroles et qu'elle m'adressait, revêtait la signification d'une absolution inconditionnelle. Mais ma grand-tante m'éloignait tout de même sur le champ de sa belle-mère. Elle sortait des cahiers et des livres d'école. Pour m'occuper. Utilement. Vieux réflexe d'institutrice. Bombardée par la suite directrice honoraire. Grâce à (ou à cause d' ?) elle, j'ai su lire, écrire, compter à mes trois ans. Je n'ai pas connu l'école maternelle et j'ai embrayé de suite en primaire, avec de l'avance. Avance qu'il me fallait expressément maintenir et qui pesait bien plus lourd que mon cartable sur mes épaules d'écolière.
Un jour que je me montrais particulièrement sage et appliquée dans les exercices qui m'avaient été donnés à faire, ma grand-tante m'ordonna de laisser mon petit bureau, de m'installer sur la table basse du salon et d'y continuer mes devoirs jusqu'à son retour. Elle devait s'absenter pour une "course urgente". Eugénie, assise comme à son habitude dans son fauteuil, tout à coté, était chargée de me surveiller.
Ce qui devait arriver....Arriva ! Dès que les clefs de la porte d'entrée eurent fini de tourner dans la serrure.
J'avais envoyé valser cahier, livres, crayon et j'étais venue me planter, tout sourire, devant Eugénie. Qui d'un air entendu, me retournait le sourire.
- On va jouer à la marchande de chaussures !
Sans attendre la moindre contestation, ni le moindre assentiment, j'avais cavalé immédiatement en direction du meuble à chaussures. Pour revenir tout aussi vite avec une première paire ...d'escarpins. Taille 37. Alors que grand-mémé Eugénie logeait d'ordinaire ses grands pieds secs dans du 39 !
- Attends ! J'vais chercher le chausse-pieds !
Là encore, faisant fi de l'avis d'Eugénie qui s'était vue débarrassée illico presto de ses confortables pantoufles pour se retrouver les orteils écrabouillés au bout des escarpins.
Pauvre petite vieille qui se trouvait, seule, bloquée dans son fauteuil avec une gamine de quatre ans et demi qui s'était mis en tête de faire rentrer ses talons récalcitrants dans ces chaussures bien trop étroites.
Au bout de ....six essais infructueux avec différentes paires, j'avais changé ....de vocation ! Trop pénible ce métier de marchande de chaussures !
- On va jouer à la coiffeuse !
Aussitôt dit, aussitôt fait ! Je m'étais accaparé le petit tabouret sur lequel reposaient les pieds meurtris d'Eugénie et l'avait placé derrière le fauteuil Voltaire pour monter dessus et pouvoir...oeuvrer.
J'étais allée ensuite chercher dans la salle de bains, brosses et peigne. Et quelques autres ...accessoires. Par chance, les ciseaux étaient hors de ma portée. Encore que, quand je dis "par chance"....
J'étais encore à ...l'ouvrage quand ma grand-tante était revenue. J'entends encore aujourd'hui le bruit des clefs et du sac à main qui tombent sur le parquet. Et le cri.
J'avais cru en premier lieu que c'était le désordre ambiant la cause de cette réaction. Je n'avais pas rangé les chaussures, les boîtes et le chausse-pieds qui gisaient épars sur le tapis du salon.
Je ne voyais vraiment pas ce qu'on pouvait me reprocher d'autre. Après tout, je n'avais fait que reproduire ce que j'avais vu quand j'accompagnais ma grand-tante chez son coiffeur. Pour...sa coloration.
J'avais mélangé dans un bol le contenu de deux de mes tubes de gouache. Un bleu et un jaune. Parce que je trouvais ça joli. J'avais ensuite appliqué le mélange au pinceau sur la chevelure, jadis blanche, d'Eugenie. Qui avait à présent la tignasse verte. Avec quelques touches de bleu et de jaune, ici et là.
Pendant qu'on shampooinait grand-mémé qui avait failli s'étouffer (de rire ?) en se voyant dans le miroir, j'avais eu triple ration de...devoirs à faire. Pleins et déliés à la plume en travail d'écriture. Lecture et récitation à apprendre. Tables de calcul.
Tout ça pour avoir voulu épouser la profession de coiffeuse après une vocation avortée de marchande de chaussures ! Et être....pleine de vie !

27 mars 2009
L'évasion

J'étais alors âgée de quatre ans et demi et je vivais chez une grand-tante épleurée qui venait de perdre son mari d'un cancer du foie. Celle-ci hébergeait également sa belle-mère de quatre vingt dix ans, sourde et grabataire, dans son spacieux appartement traversant et perché dans les étages d'une résidence imposante. L'une des façades, celle de la cuisine et de deux chambres, offrait un panorama particulier. Celui de la prison qui, bien vite, me fascina. Au grand dam de ma grand-tante qui s'efforçait à capter mon attention vers de plus saines occupations que celle qui mobilisait la plupart de mon temps : l'observation de la prison et de ses étranges occupants.
Indifférente aux remontrances, aux soupirs d'exaspération, aux injonctions de la grand-tante, je demeurais sur le balcon de la cuisine, les deux mains agrippées aux barreaux. Comme les prisonniers dont j'espionnais les moindres faits et gestes dans leurs cellules. Cela m'amusait de les voir communiquer avec leurs petits miroirs qui étincelaient sous le soleil. De temps en temps, je recevais un de leurs messages codés en plein dans les mirettes qui étaient subitement éblouies. Mince ! Ils m'avaient repérée ! Je me cachais aussitôt en m'accroupissant. C'était marrant ce jeu de cache-cache. Sauf pour la grand-tante qui me rappelait une fois de plus à l'ordre. En vain.
- Tu sais que c'est interdit, ma chérie. Ce sont des voleurs et des méchants qui sont enfermés. Il ne faut pas que tu les regardes comme ça. Ils font du mal aux petites filles comme toi.
Dans ma petite tête d'enfant, je pensais tout autre chose. Mais non, ils ne me faisaient aucun mal. Au contraire, ils étaient devenus comme des compagnons de jeu. Ils ne pouvaient pas être bien méchants. Ils accrochaient même des morceaux de pain au grillage de leurs cellules pour que les oiseaux viennent et puissent manger.
Le soir, avant d'aller me coucher, je prétextais une envie de boire pour me rendre dans la cuisine et jeter le dernier coup d'oeil de la journée. Les mains plaquées au carreau de la porte-fenêtre, j'épiais l'intérieur faiblement éclairé des cellules. Je voyais l'écran lumineux bleu gris des téléviseurs, les points rouges incandescents des cigarettes. Dans la tour des gardiens, j'assistais à la relève de l'équipe du jour. Je les trouvais nombreux ces hommes en uniformes et casquettes sombres. Ils me faisaient peur, eux.
Puis, je filais au lit. Quelquefois, dans la nuit, s'élevaient la plainte et les cris d'un homme. Puis, le silence se réinstallait. Je me rendormais la tête enfouie sous les draps.
Le lendemain, j'attendais avec impatience le moment que j'appréciais le plus. Celui de dix heures. Celui de la promenade des prisonniers dans les courettes prévues à cet effet. Je maudissais les jours de pluie où ces courettes demeuraient vides. Tout comme elles le furent définitivement après ce fameux jour. Celui de l'évasion à laquelle j'ai assisté.
Les hommes étaient sortis par petits groupes de quatre ou cinq, comme d'habitude, dans les courettes toutes surveillées par un gardien, à travers le judas des portes. Dans l'une des courettes, j'avais vu les hommes faire la courte échelle à un prisonnier qui, une fois hissé sur le mur, s'était mis à courir en équilibre sur les tuiles qui en revêtaient le sommet. L'alerte était donnée. Les coups de sifflets résonnaient. On lui aboyait l'ordre de se rendre. Mais, il ne stoppait pas sa fuite. Il avait atteint les toits des ateliers où les prisonniers travaillaient pour pouvoir cantiner. Un jour, j'avais demandé à ma grand-tante en quoi consistait leur travail.
- Ils fabriquent des jouets, des poupées.
Comment pouvais-je penser après qu'ils puissent être méchants ces gens qui fabriquaient des jouets pour les enfants ?!
J'avais laissé échappé un petit cri d'angoisse en voyant l'homme glisser légèrement sur le toit d'un des ateliers. Il avait retrouvé son équilibre et il continuait de courir sur l'arête du toit. Il voulait sans doute atteindre le mur d'enceinte. Peut être que des complices l'attendaient de l'autre côté de ce mur ? Dans une voiture, prête à démarrer en trombe. Comme dans les films de gangsters. Seulement, il n'avait visiblement pas prévu une telle distance entre l'extrémité du toit de l'atelier et le mur. Il y avait un écart de plus de cinq mètres. Tenter de sauter, même en prenant le maximum d'élan, était voué à l'échec. C'était même du suicide.
L'homme avait stoppé là, sa fuite. Alors que les autres détenus ramenés dans leurs cellules juste après l'alerte, hurlaient leurs encouragements, tapaient bruyamment sur les barreaux.
Les gardiens s'étaient tous rassemblés au bas de l'atelier. Ils avaient tendu une grande couverture gris foncé. L'un deux, au moyen d'un mégaphone, demandait à l'évadé de se rendre. Ce dernier hurlait en retour qu'il préférait crever.
C'est alors que j'avais vu le grand camion rouge des pompiers arriver. La lance incendie avait été dirigée vers l'homme sur le toit. Le puissant jet d'eau l'avait balayé immédiatement comme une miette insignifiante. L'homme avait cherché une dernière fois à se cramponner au chéneau. Puis, je l'avais vu basculer en bas, dans la couverture que les surveillants pénitentiaires maintenaient tendue.
Une profonde tristesse m'avait étreinte. J'aurais tant aimé qu'il parvienne à se sauver. Peut-être bien parce que, derrière les barreaux de ce balcon de cuisine dans cet appartement lugubre, je rêvais secrètement d'évasion, moi aussi. C'est d'ailleurs sans doute pour cette même raison que mes dessins d'enfant, à l'époque, faisaient apparaître des barreaux partout. Aux fenêtres des maisons, des voitures. Même les poissons nageaient dans la mer....derrière de gros barreaux gris. Personne ne s'en inquiétait.
17 mars 2009
Pissenlit

Le mot "pissenlit" évoque pour moi deux souvenirs d'enfance distincts. Cela me rappelle les longues promenades dans les champs, sur les chemins avec ma grand-mère maternelle. Après la sieste, elle disait "Allez, on va aller se chercher une bonne salade de pissenlits qu'on fera avec des lardons ce soir". Elle me faisait prendre mon chapeau pour me protéger des rayons du soleil. Elle se munissait d'un vieux couteau dont la lame avait été tellement affûtée sur la meule qu'elle avait pris la forme d'une serpette. Elle fourrait un sac dans la poche de son tablier à bavette bleu. Sur le pas de la porte, elle s'emparait de son bâton de marche. Puis, nous partions à travers la campagne. Au tout début de la promenade, je lui tenais la main. Elle me racontait ses souvenirs d'enfance. Puis, je partais gambader comme un cabri sur le chemin. Je revenais à elle, puis m'eloignais de nouveau. Si bien que je devais couvrir le double, voire le triple de la distance qu'elle parcourait. Tranquillement. Quand elle ne me voyait plus au détour d'un chemin, elle appelait : " Ne t'éloigne pas trop ! Reviens par là !" Je lui obéissais immédiatement. Elle n'avait pas besoin de lever la voix. Je revenais me coller à ses jupes.
De temps à autre, elle s'arrêtait, sortait le couteau de sa poche de tablier, se baissait et ramassait les pissenlits que nous trouvions sur notre route. Elle les mettait au fur et à mesure dans le sac. Quand celui-ci était suffisamment rempli, nous faisions demi-tour et rentrions. Pour le quatre heures qui se composait d'un bol de lait frais et de chocolat en poudre. Il était agrémenté de biscuits qui avaient pris l'humidité du grand placard de la cuisine. Ma grand-mère les achetait par grosses boîtes chez le marchand ambulant qui venait une fois par semaine avec son camion rempli de bric-à-brac.
Ma grand-mère lavait à grande eau les feuilles de pissenlit, puis les essorait dehors en balançant vigoureusement le panier à salade en fil métallique.
Le soir au dîner, nous savourions, après la soupe de légumes accompagnée d'une cuillère de créme fraîche, la délicieuse salade avec une omelette confectionnée avec les oeufs ramassés au poulailler.
Je n'ai jamais remangé de salade de pissenlits.
Mon deuxième souvenir est lié à mon tout premier amoureux. Il s'appelait Alain. C'était le fils du boucher du quartier. Nous avions six ans chacun. Alain et moi nous passions beaucoup de jeudis ensemble dans la cour de l'école où j'habitais désormais, après avoir vécu à droite à gauche chez les uns et les autres. A cette époque, le jour de repos scolaire, c'était le jeudi. De la fenêtre de la grande maison à étage où logeaient quatre couples d'enseignants, on pouvait nous surveiller. Mais il nous arrivait d'échapper quelquefois à la surveillance de la nounou de mon petit frère. Nounou, qui était la marraine de ma mère et qui était âgée de....70 ans.
Un après-midi, Alain et moi, nous étions partis la main dans la main, ramasser des fleurs jaunes de pissenlits dans les pelouses, les talus. Au gré de notre petite balade. Comme je le faisais avec ma grand-mère à la campagne. Nous en avions fait des petits bouquets et puis, nous les avions vendus dix centimes aux passants. Certains d'entre eux nous donnaient l'argent mais ne prenaient pas les fleurs. Ils nous disaient "On les prendra plus tard quand on repassera" Alain et moi, nous étions honnêtes. On ne revendait pas les bouquets laissés. Nous étions même désespérés, le soir venu, de ne pas revoir les personnes venir chercher leurs fleurs. Alors, on les avait laissées sur un muret au cas où les gens passeraient plus tard.
Quand nous étions rentrés à l'école, toujours main dans la main, avec quelques pièces de monnaie tintant dans nos poches, nous avions eu peur de nous faire sévèrement enguirlander. Mais non, sans plus. Ce qui avait surtout contrarié mes parents c'est que l'on puisse leur reprocher, dans cette petite ville où les potins allaient bon train, .....de faire mendier leur fille !
A présent quand je vois des fleurs de pissenlits, je souris.
28 janvier 2009
Instinct primaire
Je me souviens que mon père revenait le soir de la maternité avec des cadeaux plein les bras. J'ouvrais alors les boites en carton glacé de marques prestigieuses, dépliais le papier de soie et découvrais émerveillée des brassières blanches brodées, des draps pour berceau, des dors-bien au velours doux, de minuscules chaussons. Ca sentait à la fois le neuf et le bébé. Le lait, le talc, la lotion.
Je n'avais pas réalisé encore qu'il me faudrait dorénavant partager mes parents avec un petit frère qui venait de naitre. Alors que je venais juste de réintégrer le domicile familial. En effet, je venais de passer mes six premières années à droite et à gauche, chez mes grands-parents, des oncles et des tantes, des cousins....de cousins. Pour que mes parents, non préparés à ma venue au monde "accidentelle", puissent jouir de leur vie de couple sans enfant dans les pattes.
Ma mère m'avait fait toucher son ventre quelques jours avant la naissance prématurée de mon frère. Je n'ai pas d'autres souvenirs me préparant à l'arrivée du bambin ....attendu, lui. Pas meme d'avoir plus caliné et bercé mes poupées. D'ailleurs, je jouais plus volontiers avec mes petites voitures et mon train électrique que mon père m'avait offerts. Et avec le chiot, un teckel à poil court, qui venait d'intégrer lui aussi la famille.
Il parait que je n'aurais agi que par instinct primaire....
Toujours est-il que le premier jour où ma mère et mon petit frère sont sortis de la maternité, j'ai profité du moment du déjeuner et du prétexte d'aller aux toilettes pour me rendre dans la chambre des mes parents. En passant par le salon où je me suis emparée d'un coussin sur le canapé. Mes parents s'inquiétant de ne pas me voir revenir des toilettes, m'ont retrouvée penchée sur le berceau en train d'étouffer mon petit frère avec le coussin.
On ne m'a plus jamais laissée seule en compagnie de mon frère. Je n'avais pas le droit de le prendre dans mes bras. Ni de pousser le landau. J'étais sous haute surveillance.
Cette histoire a été racontée, ressassée durant des années. A tous les repas de famille que je détestais par conséquent. Si bien que lorsque mon frère, devenu adulte et père, a eu un deuxième enfant, il a pris soin d'enlever tous les coussins de sa maison pour que son fils ainé ne reproduise pas le geste assassin de sa tante (à laquelle il ressemble physiquement et dont il a le caractère hypersensible).
Il est dommage qu'on ne lui ait pas autant parlé de ce jour où je lui ai sauvé la vie, alors qu'il était agé de 3 ans. J'accompagnais ma mère à ses cours de secourisme chez les pompiers et j'avais mémorisé certains gestes à faire en cas d'étouffement. C'est ainsi que lorsque mon frère avait avalé une boule de flipper en acier (ce n'est pas moi qui la lui avais mise dans la bouche !!!) avec laquelle il jouait, je m'étais placée derrière lui, l'avais penché en avant et enlacé fortement à la taille avec mes petits bras. Et j'avais parfaitement réussi la manoeuvre de Heimlich en comprimant plusieurs fois de suite le creux de son estomac. La bille d'acier était remontée et avait été expulsée.
Mais, comme je l'ai déjà évoqué, j'étais dans une famille (du coté paternel) où l'on montre d'un doigt accusateur les betises et les manques mais où on ne reconnait pas le reste (les efforts consentis, les réussites, etc) à sa juste valeur. C'est pourquoi, je ne resterai à leurs yeux, que l'étouffeuse. Caien qui tue Abel.
NB : L'absence de l'accent ^^ et des points ¨¨ sur certains mots est due à un bug de mon clavier.
21 janvier 2009
Blessure ...
par balle verbale.
"Tu me fais honte, on dirait une mongolienne"
Au rayon des mauvais souvenirs subsistera cette blessure verbale que mon père m'a infligée à l'âge de 8 ans, au bord d'une piscine olympique. Parce que j'avais une peur panique de l'eau, que je tremblais et que je refusais de sauter dans le grand bassin. Alors que tous mes camarades de classe savaient nager, eux ! Tous les mots et gestes affectueux qu'il a eus ensuite à mon égard n'ont jamais gommé ces paroles malheureuses.
Je n'avais pas pipé mot mais quand mon père s'était éloigné en me laissant hoqueter de chagrin sur ce bord de piscine, je m'étais laissée tomber dans l'eau jusqu'à toucher le fond. Comme un poids mort. J'étais remontée à la surface complètement affolée, les poumons en feu. Je m'étais agrippée au rebord en me jurant de ne plus jamais remettre les pieds dans une piscine. C'était le médecin de famille informé par ma mère de l'incident qui m'en avait exemptée au moyen d'un certificat.
Mon père était un homme exigeant, sévère, colérique, à la main leste, qui reportait sur moi tous ses espoirs déçus. Il voulait, ni plus ni moins, me voir emprunter la voie menant à la réussite sociale telle qu’il la concevait et qu’il aurait souhaité lui-même atteindre. Je me devais d'être toujours la première en tout. L'échec ne m'était pas permis. Quand je revenais avec un 10/10 de l'école, je n'avais pas droit aux bravos car cela était jugé normal. Par contre, s'il m'arrivait de récolter une mauvaise note, les brimades pleuvaient. En sport, pratiqué très tôt de façon intensive, je me devais de finir sur la plus haute marche du podium, une médaille autour du cou, un fanion ou une coupe à la main.
"Tu n'es même pas essoufflée !" avais-je reçu comme compliment et récompense à ma deuxième place d'une course d'endurance. Sur les terrains de basket, les bords de piste des stades mon père allait et venait, fulminait, râlait, piaffait. Il savourait avec orgueil mes victoires. Sur le chemin du retour, dans la voiture, j'avais droit au debriefing agrémenté de quelques "mon p'tit lapin"... parce que (à l'époque !) je courais très vite et distançais mes concurrentes. Pas le choix ! C'était le prix à payer pour faire plaisir à mon père. Y compris de sniffer de l'éther avant une épreuve en guise de dopant. (eh oui ! avec tous les dégâts que cela engendre sur l'organisme d'un enfant)
J'aurais tout fait pour que mon père soit fier de moi. Pour ne pas m'attirer ses foudres que je redoutais aussi.
Tout, sauf plonger dans l'eau chlorée d'une piscine. Ce fut et restera une de mes plus marquantes rébellions. J'ai appris à nager seule à 13 ans, en bravant ma phobie de l'eau, sur une plage de Méditerranée. Par défi. Six mois après le décès de mon père. Cette réussite là n'appartenait qu'à moi.
Je sais depuis très longtemps qu'une blessure verbale peut faire aussi mal qu'une blessure physique. Laisser des séquelles et une cicatrice indélébile.

C'est plein de chlore au fond de la piscine.
J'ai bu la tasse, tchin tchin.
Comme c'est pour toi, je m'en fous.
Je suis vraiment prête à tout.
(Extrait de Pull Marine d'Isabelle Adjani et Serge Gainsbourg)