17 décembre 2009
Le rendez-vous clandestin - II
-II-
La porte s'ouvre. Il apparaît pieds nus et vêtu d'une chemise de lin blanc qu'il porte de manière décontractée sur un jean légèrement délavé. Sur sa bouche se dessine ce sourire timide et craquant qu'il lui avait adressé lors de leur toute première rencontre. Le regard qu'il pose sur elle est pétillant de malice et empli de tendresse à la fois. Elle ne peut résister à la tentation de se blottir tout contre lui, une main posée sur sa poitrine, l'autre passée autour de son cou. Une onde de chaleur exquise l'envahit lorsqu'elle sent des bras l'enserrer affectueusement. Lui rappelant, dans un chuchotement à l'oreille, la clandestinité de leur rendez-vous, il l'invite à entrer et à fermer la porte aux regards qui pourraient surprendre malencontreusement leur étreinte imprudente sur le palier. Refoulant l'envie qui la tenaille de l'embrasser fougueusement , elle se contente d'apposer un baiser furtif au coin des lèvres alléchantes et ostensiblement offertes à sa bouche gourmande. Elle le suit, docile, un peu dépitée par cette retenue requise qui brise tout élan passionnel.
Ils se retrouvent dans le grand couloir de l'appartement, penauds, comme deux adolescents venant d'être pris en flagrant délit de batifolage hésitant et maladroit. Ils échangent des sourires presque gênés. Les regards qu'ils se jettent l'un à l'autre sont empreints de sentiments mêlés. Ils sont animés à cet instant par le désir de s'enlacer à nouveau mais quelque chose d'indescriptible les en empêche. Ils sont comme deux aimants attirés l'un par l'autre mais une force magnétique contrarie leur rapprochement et contact. Elle dépose son sac par terre près de la porte, se déchausse et, foulant le parquet vitrifié de ses pieds gainés de la soie des bas, se dirige vers le salon. Avec une grâce féline, en ondulant discrètement de la croupe. En passant devant lui, elle lui effleure le ventre de sa paume ouverte, puis tend sa main derrière elle pour qu'il s'en saisisse et la suive comme si c'était elle l'hôtesse des lieux et lui, l'invité. Elle a perçu son embarras subit devant la situation inhabituelle causé par ce rendez-vous libertin qu'aucun des deux n'a encore vécu auparavant. Enhardie par l'intensité de l'affection qu'elle lui porte et qui fait naître en elle les prémices du désir charnel, elle devient le guide, l'initiatrice d'un jeu sensuel auquel tous deux aspirent à se prêter avant de s'abandonner pour la première fois l'un à l'autre.
Le salon est une grande pièce aux murs laqués de blanc. La pièce peu meublée baigne dans la lumière d'un halogène. Un pan de mur est occupé par des étagères d'aluminium et de verre où trônent une multitude de bibelots anciens. Une poupée à la tête de porcelaine peinte et aux longs cheveux blonds bouclés est assise à côté d'un vieux moulin à café dont le bois ciré porte des marques de vermoulure. Des bouquins aux reliures de cuir défraîchi sont disposés entre des serre-livres en bronze patiné représentant une tête de cheval. Un oeuf Fabergé est installé sur un minuscule trépied en étain , un vase Lalique étincelle, des pièces d'argenterie rutilent. Devant ce décor identique à celui d'une boutique de brocanteur, un canapé au design contemporain, aux coussins généreusement rembourrés et tendus de tissu ivoire, incite à s'asseoir confortablement et à se prélasser. En face, une table ronde avec un plateau de verre et un piètement de fer forgé en forme de ceps de vigne entrelacés, occupe le centre du salon. Deux chaises dont le dossier a été également travaillé par un habile ferronnier sont disposées face à face. Le couvert a été dressé avec soin et une certaine recherche de l'esthétisme. Deux serviettes adroitement pliées ont l'aspect d'une corolle de rose blanche déposée délicatement sur les assiettes. Au milieu de la table, un photophore a été placé pour fournir une lumière tamisée au dîner s'annonçant d'ores et déjà romantique à souhait. De la chaîne Hi-Fi montent la mélodie des violons tziganes.
Ils se tiennent à distance par la main. Il a l'air d'être encore en proie à la timidité et au doute. Elle lui adresse un regard charmeur et espiègle. Du bout du pied, elle pousse lentement le bouton du variateur de l'halogène. La lumière s'adoucit. Ils se retrouvent dans une demi-clarté suffisante pour pouvoir distinguer leurs visages tournés l'un vers l'autre et propice au jeu de la sensualité dans la plus parfaite intimité. Elle ressent la légère traction du bras qui veut l'entraîner contre lui. Elle ne lui oppose aucune résistance et se blottit comme un chat en quête de caresses dans les bras qui l'enserrent. Une main se plaque fermement sur la cambrure de ses reins, tandis qu'une autre remonte sur sa nuque, s'attarde dans ses cheveux. Un clic à peine perceptible, puis la longue chevelure flamboyante libérée se répand sur ses épaules. La main s'est débarrassée d'un geste rapide de la barrette et est revenue prendre place sur sa nuque. Elle frissonne. A travers la fine dentelle du soutien-gorge pointent les mamelons de ses seins.
L’émergence de ces deux boutons durs et frémissants sous le tissu de la robe n’échappent pas au coup d’œil polisson qu’il a jeté discrètement. Il sourit de satisfaction et resserre son étreinte. Leurs visages sont extrêmement proches l’un de l’autre. Leurs lèvres s’effleurent à peine, mais suffisamment pour créer une sensation électrisante et réveiller leur appétence charnelle. Elle renverse de façon très suggestive sa tête en arrière et tend son cou à la bouche qu’elle souhaite insatiable. Il dénoue le foulard rouge, le fait glisser avant de le laisser choir au sol. Elle ferme les yeux pour mieux savourer le toucher des lèvres humides et chaudes qui déposent des baisers torrides sur sa peau tremblante. Les doigts légèrement crispés dans les cheveux courts et brun, elle se saisit à deux mains de la tête penchée sur elle pour la coller tout contre elle, intensifiant le contact de la bouche gloutonne, avant de la relever progressivement à hauteur de son visage. Leurs lèvres se frôlent. Ils se regardent intensément, enfiévrés par le désir grandissant. Elle lui murmure ces mots au sens volontairement ambigu : « J’ai faim ! » Pour lui laisser l’initiative de continuer ou de remettre à plus tard leurs ébats amoureux. Se ravisant, redoutant que la confusion s’installe et compromette le bon déroulement de la soirée prometteuse en émois et sensations, elle s’empresse d’approcher sa bouche de l’oreille où elle glisse un suave « Terriblement faim ! » Joignant le geste à la parole, elle se met à titiller du bout de la langue le lobe avant de le mordiller. Sa main caresse le torse à travers la chemise de lin. Ses doigts défont avec dextérité et promptitude les trois premiers boutons nacrés et commencent à s’aventurer sur la peau nue d’une incroyable douceur. Ils se tiennent blottis l’un contre l’autre. Il a incliné sa tête vers elle. Front contre front, nez contre nez, leurs visages semblent ne faire plus qu’un, leurs bouches esquissent le même sourire complice. Ils ont fermé leurs yeux pour se concentrer sur leurs respirations respectives, accorder leur souffle, pour mieux apprécier cet instant de bien être et le vivre à l’unisson. Sous la paume de sa main qu’elle a plaquée sur la poitrine, elle capte les battements du cœur qui donnent la mesure aux siens. Son autre main posée à plat sur le flanc exerce une pression grandissante. Lui, a compris instinctivement l’ordre ainsi intimé. Il recule de quelques pas. Toujours collée à lui, elle le suit fidèlement dans chacun de ses mouvements. Ils finissent par s’affaler mollement sur le canapé. Sous le poids de leurs corps emmêlés, les coussins s’affaissent dans un soupir, l’armature de bois gémit. Elle est allongée sur lui, enserrée tendrement. Sa bouche se promène sur les arcades sourcilières, les paupières closes, l’arête du nez avant de revenir sur les pommettes et de descendre le long du visage. Elle dépose sur son passage une kyrielle de baisers puis stoppe un instant son errance à la commissure des lèvres qu’elle rencontre et qui s’entrouvrent légèrement. Ils ont rouvert leurs yeux et plongent chacun leur regard dans les prunelles de l’autre, éperdument, comme s’ils se transmettaient dans un langage codé toutes leurs sensations, tous leurs sentiments. Leurs lèvres se cherchent mutuellement, se taquinent dans une alternance de frôlements et d’esquives avant de se rejoindre inéluctablement. Ils échangent un baiser empreint de fougue et de suavité conjuguées.
11 décembre 2009
Le rendez-vous clandestin

- I -
L'eau ruisselle sur sa peau. C'est une pluie de fines gouttelettes tièdes qui caresse son corps d'où s'exhale un parfum frais et léger d'ylang-ylang. Elle rejette la tête en arrière, offrant son cou et son visage au jet de la douche. La pointe de ses cheveux se niche au creux de ses reins qu'elle a cambrés exagérément pour mieux ressentir ce frôlement agréable. Les bras levés, elle remonte doucement ses mains sur l'ovale de son visage. Les paumes ouvertes s'attardent sur les tempes battantes puis redescendent avec une infinie lenteur sur le dessin de son cou, le galbe et la pointe de ses seins. Un frisson délicieux parcourt son échine et lui électrise tout le corps. Elle sourit béatement, émerveillée par ce sentiment de bien-être soudain, toute émoustillée par ce rendez-vous qu'elle et lui se sont fixé.
Enveloppée dans un drap de bain moelleux, elle sort de la salle de bains, se dirige vers la chambre et se plante, perplexe, devant l'armoire regorgeant de vêtements. Elle se dit qu'elle ferait bien de mettre un terme à cette frénésie qui s'empare d'elle chaque fois qu'elle franchit le seuil d'un magasin. Sous l'emprise de la fièvre acheteuse, elle ressort systématiquement avec un pull, une jupe, un foulard dont elle n'a pas besoin. Elle est consciente du ridicule de ce trouble obsessionnel et compulsif mais n'ayant jamais mis son budget en péril et éprouvant un certain plaisir à assouvir ses envies boulimiques de fringues, elle persiste immodérément dans cette attitude. Seule sa garde-robe envahissant l'espace restreint de son appartement qui prend les allures d'arrière-boutique de prêt-à-porter, pourrait un jour l'en dissuader. A moins que ce ne soit la situation dans laquelle elle se trouve immanquablement au moment de choisir une tenue. Que de temps perdu, de tergiversations, d'agacement engendré inutilement ! Elle est consternée de s'entendre pester intérieurement "Pff ! Qu'est-ce que je vais bien pouvoir mettre ?!" et de constater qu'elle finit toujours par endosser les mêmes habits.
Ses doigts fouillent nerveusement dans le grand tiroir réservé à la lingerie fine. Ils en ressortent un string porte-jarretelles et un soutien-gorge à balconnet assorti. La couleur ébène des deux sous-vêtements en soie met en évidence l'albâtre de sa peau. Après avoir déroulé délicatement les bas sur ses longues jambes et les avoir fixés, elle se glisse dans une petite robe noire sans manches, d'inspiration chinoise, confectionnée dans un tissu au toucher velouté de pêche. Un rang de perles noires partant en biais du col mao puis, descendant de façon rectiligne le long du côté droit, ferme les deux pans du devant de la robe. Elle laisse volontairement les quatre dernières boutonnières libres. Ce qui a pour effet de dévoiler de manière très suggestive le galbe d'une cuisse fuselée.
Elle relève sa longue chevelure rousse et, à l'aide d'une barrette stylisée et argentée, elle l'attache en formant habilement un chignon flou qui lui donne l'aspect mi-sauvage mi-romantique. Entre ses doigts glissés dans la coiffure faussement brouillonne, elle détache deux mèches de cheveux qu'elle laisse pendre négligemment de chaque côté de son joli minois. Ses mains farfouillent dans une trousse de maquillage siglée d'où elles extraient un crayon khôl, un mascara et un gloss à lèvres. Devant la glace, elle souligne d'un léger trait noir le contour de ses yeux noisette. Puis, suspendant sa respiration et figeant sa bouche entrouverte en une expression ridicule, elle applique soigneusement la crème noire et onctueuse sur ses cils jusqu'à leur donner un aspect fourni et une courbure soyeuse. Elle passe le gloss café miel sur le pourtour de sa bouche mutine, se pince les lèvres pour parfaire le maquillage labial. Elle s'éloigne un peu du miroir et jette un coup d'oeil critique sur le visage qui s'y reflète. Le front dégagé est barré de quelques rides soucieuses, la ligne des sourcils est harmonieuse, les yeux étirés en amande grâce au maquillage sont soulignés de discrets cernes, les pommettes sont parsemées de taches de rousseur qui donnent l'air malicieux, la bouche brillante et teintée caramel affiche l'éternelle moue boudeuse effacée subitement par un sourire moqueur. "Pas trop mal" se murmure-t-elle, visiblement satisfaite du résultat.
Elle souffle sur le vernis qui tarde à sécher sur ses ongles et râle en regardant l'heure à sa montre bracelet. "Je vais être en retard ! Rien de tel pour faire foirer ce premier rendez-vous, pour peu qu'il ne supporte pas d'attendre !" Elle passe la pointe de sa langue sur le bout de ses doigts peints de grenat roma. Le goût est amer, signe que le vernis est encore trop frais et fragile. Elle bougonne, agite ses mains, les passe sous un filet d'eau froide au robinet de la cuisine. Elle piaffe d'impatience. "Tant pis pour les coulures et les bavures, c'est grand temps de sauter dans ma petite voiture !" s'amuse-t-elle à déclamer.
Elle noue sur sa nuque gracile un carré de mousseline rouge assorti à la couleur de ses escarpins, jette son sac sur son épaule, ferme la porte et verrouille à double tour. Elle descend les escaliers d'un pas tout à la fois alerte et gracieux. Sur son passage se dégagent des effluves de parfum. Un mélange subtil de bergamote, de gingembre, de rose bulgare, de rose thé, de bois de gaïac, de safran, de vanille et de musc. Plutôt que de s'asperger d'eau de parfum qui laisserait un goût âcre sur les lèvres qui s'aventureraient dans le cou en baisers avides et insatiables, elle a opté pour l'astuce de sa coquette grand-mère qui consiste à glisser un coton imbibé de parfum dans l'ourlet de sa robe. Chacune de ses enjambées provoque l'afflux de senteurs florales et enivrantes.
Dix-neuf heures trente précises. Elle est haletante après le gymkhana imposé par les embouteillages, l'énervement provoqué par la recherche d'une place de stationnement, la marche rapide jusqu'au pied l'immeuble, la course folle dans l'escalier pour atteindre le troisième et dernier étage. Avant d'appuyer d'un doigt tremblant sur la sonnette du palier, elle passe en revue la bonne tenue de sa coiffure, réajuste sa robe. Sa respiration est redevenue plus calme mais son coeur cogne à tout rompre. Elle ferme un instant les yeux, visualise en accéléré la soirée qui s'annonce sous les meilleurs auspices, inspire profondément et se décide à signaler son arrivée. L'index manucuré ne tremble plus et écrase le bouton de sonnette.
Driiiiiiiiiiiiiiiiing !
Voudriez-vous connaitre la suite ? ... :-)
12 juillet 2009
Ecrire ou comment noircir une page blanche...
Se relever du lit pour coucher des mots sur le papier. Noircir la page aussi blanche que la nuit quand l'insomnie est tenace. Ecrire, écrire jusqu'à l'épuisement. Ksenia K.
La lettre
Le ciel a remisé sa tenue d'apparat aux couleurs azurées et chatoyantes. Il s'est habillé d'un camaïeu de gris, reflet de son humeur du jour. Il pleure à grosses larmes l'absence de son ami le soleil qui le boude en cette matinée d'automne.
Ses pleurs se déversent sans discontinuer sur la nature et le paysage inondés par tant de chagrin. Même les arbres semblent pleurer ; le vent s’engouffre dans leurs branchages et détache inexorablement leurs feuilles mordorées qui virevoltent et tombent au sol en confectionnant un tapis brun roux. Leurs hôtes, les oiseaux, sont trop affairés à soigner leur plumage et à se protéger d’une telle ondée. Ils ont cessé d’échanger leurs sifflotements qui produisaient jusqu’alors une douce et gaie mélodie ambiante. Le ruisseau qui court devant la maison n’a plus l’apparence d’un filet d’argent. Ses eaux sont boueuses et sales. Lui aussi s’est paré de la couleur du jour. Celle de la profonde tristesse.
Elle regarde ce spectacle désolant à travers les gouttes de pluie venues s’échouer violemment sur les carreaux de la fenêtre. Derrière elle, un grand feu crépite dans la cheminée. Un fermier voisin a prédit un hiver rigoureux. Il s’est proposé de débiter quelques stères de bois de mélèzes et de sapins qui peuplent la forêt. Ce matin, constatant les premiers frimas de l’automne, elle est allée chercher quelques bûches dans la remise et les a entreposées dans l’âtre. Ces bûches, léchées par les flammes et en se consumant, dégagent à présent une puissante odeur de résine. Une agréable chaleur emplit la pièce qui sert à la fois de cuisine, de salon et de chambre. Malgré cela, elle frissonne, secouée de légers tremblements dus par ce froid intérieur qui la dévore. Il pleut averse dehors. Il en est de même dans son cœur.
Après l’instant d’euphorie causée par la nouvelle des retrouvailles entre sa fille et son père, la mélancolie l’a gagnée peu à peu. Le sommeil et l’appétit l’ont abandonnée. Son esprit est rongé par la douleur de l’absence, de la séparation, de la réclusion. Ne fait que renforcer ce mal être, le souvenir des jours autrefois heureux. Celui de deux mains entrelacées, de tendres étreintes, de baisers échangés, de la voix de son amant lui murmurant suavement à l’oreille de brûlants mots d’amour, des lettres enflammées qu’elle lui adressait jadis.
Les lettres…Et si elle lui en faisait parvenir une ultime ? In articulo mortis. Pour lui assurer tout son amour, implorer le pardon, lui dire « adieu » d’une façon à lui rendre sa liberté d’aimer une autre et nouvelle compagne.
Sans plus attendre, elle ouvre le tiroir central de la table au bois patiné par les ans. Elle en sort un parchemin vierge, l’encrier récemment rempli et l’une de ses meilleures plumes. Une qui glisse aisément sur le papier et permet la formation de gracieuses boucles, une écriture déliée sans pâtés.
Ne sachant comment entamer la rédaction de sa lettre, elle ferme un instant les yeux pour mieux se concentrer et trouver les mots adéquats. Elle rouvre soudain les yeux en hochant doucement la tête, un léger sourire aux lèvres. Elle vient de se souvenir que les plus belles lettres sont celles écrites spontanément avec le cœur. Les mots ainsi couchés sur le papier n’en sont que plus saisissants et sincères.
Sa main se met à écrire…
Ses doigts, crispés sur la plume, fourmillent d'ankylose. Son poignet droit reposant sur le parchemin est endolori par le long travail d'écriture. Voici bientôt une bonne heure qu'elle couche les mots sur le papier, assise à sa table. La page, devant elle, est noircie de phrases et l'espace jusque là vierge du bas ne permet plus de rajouter un seul mot.
Elle profite de l'obligation de prendre un nouveau parchemin dans le tiroir de la table pour marquer une courte pause. Le temps de réalimenter en bois la cheminée et de raviver le feu en tisonnant les braises. En attendant que la chaleur vienne à nouveau envahir la pièce, elle jette sur ses frêles épaules un châle qu’elle a confectionné au crochet durant ces soirées de solitude.
La lumière est faible dans la pièce malgré la lueur produite par les bûches incandescentes dans l’âtre. Elle s’empare d’un des deux bougeoirs étamés sur le manteau de la cheminée et le pose sur la table après avoir enflammé la mèche de la bougie blanche.
Le sang afflue de nouveau dans ses doigts engourdis, la douleur de son poignet s’est estompée.
Ses yeux parcourent rapidement les lignes rédigées sur la première page afin d’y corriger d’éventuelles erreurs orthographiques. La lecture de certains mots provoque l’apparition de pleurs. Une grosse larme soudainement échappée du coin de l’œil, vient mourir sur le papier. Elle y applique prestement un buvard. Quand elle le relève, elle constate que l’encre a pris, à cet endroit mouillé, une teinte délavée mais que les caractères sont, malgré tout, restés lisibles.
Elle dispose la nouvelle page devant elle, reprend la plume qu’elle avait déposée négligemment à côté de l’encrier et continue sa lettre à l’aspect testamentaire…
"Mon Amour,
L'éloignement détruit quasiment toujours les passions. Or, force est de constater que notre longue séparation n'a pas amoindri les sentiments que je nourris à ton égard. Bien au contraire, mon amour s'est renforcé au fil du temps. Il a la violence d'un gigantesque brasier, d'une éruption volcanique, la puissance d'un torrent, d'une bourrasque. Rien, ni personne ne peut s'y opposer. Il se conjugue à l'imparfait, au présent, au futur. Le temps n'a pas de prise sur lui. Il ne s'est pas écoulé un seul jour sans que le souvenir de nos instants de bonheur partagés ne me vienne à l'esprit. Ton visage est ancré dans ma mémoire, si bien que, chaque matin, c'est la première chose que je visualise mentalement à mon réveil. Une façon bien agréable de commencer la journée malgré ton absence physique à mes côtés.
Tu vois, je ne t'ai pas oublié et je n'ai jamais cessé de t'aimer. J'ai dû, à un moment de notre histoire passionnelle, faire un choix extrêmement difficile. Celui de sacrifier ma vie de femme amoureuse au profit de celle de mère protectrice. En conséquence, je n'ai pas pu tenir la promesse que je t'avais faite. Celle de combattre à tes côtés nos farouches ennemis qui s'opposaient à notre bonheur. Je me sens coupable de t'avoir laissé seul face à eux et je comprends que tu puisses m'en tenir encore rigueur. J'avais, néanmoins, une tâche délicate à accomplir, celle d'élever et de protéger du mieux possible notre fille. Si ma présence t'a fait défaut pour affronter nos détracteurs, sache que la tienne a manqué à ta fille tout autant qu'à moi durant ces longues années. A quoi bon nous reprocher, sans arrêt, nos erreurs respectives ? Pourquoi ne pas tout bêtement tirer un trait sur cet épisode douloureux et se pardonner mutuellement ? Laisser subsister ce différend entre nous, c’est donner la victoire à ceux qui voulaient à tout prix nous voir séparés. Efface la rancune qui te reste et accorde-moi ton pardon ! Nous aurons ainsi gagné la bataille, non par les armes mais par la force de ce lien indestructible entre nous, mélange subtil de complicité, de désir ardent, d’infinie tendresse : l’Amour ! N’est-ce pas un dernier joli pied de nez adressé à ces esprits étriqués, ces moralisateurs de pacotille qui nous condamnaient à mort ? En êtres belliqueux, ils n’ont su qu’employer leurs redoutables armes. En êtres amoureux, nous avons répliqué avec la force et la sagesse du cœur. Quel plus beau triomphe espérer que cela ?
Quel plus beau cadeau offrir à notre merveilleuse fille dont tu viens de faire, enfin, la connaissance ? Doit-on lui laisser porter le lourd fardeau de la culpabilité ? Elle peut, en effet, croire que sa naissance est la source de notre différend. Certes, son existence a bouleversé le cours des choses mais elle est, avant tout, la concrétisation de notre amour. Elle n’est en rien responsable des évènements qui ont suivi sa venue au monde. Ceux-ci résultent des décisions que j’ai prises sans te consulter. Je vous en demande pardon à tous les deux.
J’ai guidé les premiers pas de notre fille dans sa vie d’enfant, tu vas guider, à présent, ses pas dans sa vie d’adulte. Elle me posait une kyrielle de questions te concernant. Suite à vos retrouvailles, vous aurez tout le loisir de faire amplement connaissance l’un de l’autre et tu pourras répondre à toutes ses interrogations. Je suis heureuse et rassurée de la savoir en ta compagnie. Il ne me plaisait guère de l’imaginer seule dans des contrées lointaines, même en sachant que ce nouveau monde, où je l’avais exilée, était un pays paisible. J’ai, à plusieurs reprises, envisagé de m’y installer afin d’être auprès d'elle. A grand regret, je n’ai jamais réalisé ce rêve. Les saisons et les années ont passé, je n’ai ni la force ni le courage d’entreprendre un tel voyage. Je me sens trop affaiblie pour entamer une nouvelle vie. Est-ce la conséquence d’une vie tumultueuse, des embûches qui ont jalonné mon parcours, des tracas qu’il a fallu affronter durant ces dernières années ? Toujours est-il que j’ai vieilli bien avant l’âge et que j’ai vu mes forces disparaître précocement. La vie semble quitter mon corps chaque jour davantage et je sens sa fin toute proche.
Vient alors l’heure de faire le bilan de sa propre existence peuplée de joies et de déceptions. Curieusement, à cet instant, on occulte le bon et on se focalise sur le mauvais. Sur les projets avortés, sur les espoirs déçus, les échecs. On cherche le pourquoi, le comment. On prend ses dernières dispositions. On affiche ses dernières volontés.
Ma vie a été extrêmement riche en évènements. J’ai connu le bonheur d’être aimée et choyée, d’être mère. Voilà pour moi, l’essentiel ! Il me reste un seul regret, celui de ne pas avoir mené à bien le projet qui me tenait tant à coeur mais je nourris l’espoir que notre fille saura accomplir ce dont je n’ai pas été capable. Bien entendu, je ne le lui imposerai pas mais je pense sincèrement qu’elle a les dispositions et les qualités requises pour y parvenir. Ce choix lui appartient. Je veux avant tout son épanouissement et son bonheur. Bientôt, si ce n’est déjà fait, elle fera tourner la tête de la gent masculine, parmi laquelle elle trouvera, je l’espère, un tendre et dévoué compagnon. Je lui souhaite de connaître l’amour tel que je l’ai découvert et vécu auprès de toi. Il n’y en a pas de plus beau et de plus fort.
Nous ne nous reverrons jamais, mon Amour. Et pourtant, nous serons toujours l’un à côté de l’autre. Chacun de nous deux restera, à jamais, ancré dans le cœur et l’esprit de l’autre. C’est indubitable.
Néanmoins, je n’ai pas le droit de demander l’exclusivité de tes pensées et de tes sentiments. Garde-moi juste une petite place dans ta mémoire ! Laisse les élans de ton cœur dicter ta conduite et les charmes féminins te séduire ! Je fais partie de ton passé, de ton présent. Une autre compagne fera partie de ton futur. Avec elle, je te souhaite une vie agréable et heureuse.
Ma vie s’arrête là, la tienne ne fait que recommencer sous d’autres cieux.
Prends soin de notre fille.
Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai…ad vitam aeternam
Ton petit cygne."
Elle vient de terminer sa longue lettre, replace l'encrier et la plume dans le tiroir. Avant de rouler les deux parchemins, elle s'empare du flacon de cristal posé à un des angles de la table. Elle soulève le cabochon bleu qui sert de bouchon. Une odeur de musc, de fleurs sauvages, de gingembre s'échappe du flacon ouvert. Puis, elle dépose, comme à son accoutumée, quelques gouttes de son parfum sur la lettre. Elle passe un bâton de cire rouge dans la flamme de la bougie. Elle applique sur le rouleau formé par les deux parchemins, l'extrémité du bâtonnet. La cire liquéfiée se dépose sur le papier. Elle pose le sceau sur la tache rouge et appuie fermement pour que puisse apparaître une tête de dragon ornée de ses initiales S.B.
Elle entend frapper à la porte. Elle se lève de sa chaise en lissant les plis de sa robe et, machinalement, se passe une main dans la chevelure comme pour s'assurer de la bonne tenue de sa coiffure. Elle accueille avec le sourire et moultes embrassades l'un de ses meilleurs amis, Vlody. La nuit va bientôt tomber et Vlody ne veut pas perdre un instant pour accomplir la mission qu'elle lui a confiée. Elle lui remet la précieuse lettre destinée à son amant. Elle le remercie pour ce service rendu et le laisse reprendre sa route sans chercher à le retenir plus longuement.
Une fois la porte refermée, elle s'empare d'une large boîte en bois d'ébène et d'un pilon de pierre. Elle reprend sa place assise, déverse le contenu de la boîte sur le plateau de la table et entreprend de piler les baies de belladone et la ciguë jusqu'à les réduire en poudre. Ces ingrédients ont la réputation d'être particulièrement vénéneux à cause de leur teneur en cicutine et atropine, puissants alcaloïdes toxiques. Elle a passé ces dernières semaines à cueillir ces baies noires et ces petits fruits verts le long des chemins et dans les taillis jusqu'à en obtenir une quantité jugée suffisante.
Une fois la poudre obtenue et récupérée dans le creux de sa main, elle n'a aucune hésitation avant de la porter à ses lèvres ouvertes. La mixture a un goût amer mais elle est ingurgitée en totalité.
Elle se dirige alors vers son lit et s'étend sur les draps non défaits. Elle réajuste les pans de sa robe afin qu'ils lui couvrent le dessus des pieds. Elle joint ses mains sur sa poitrine, puis ferme les yeux. Elle visualise une dernière fois le visage de son amant et de leur fille. Un sourire se dessine sur ses lèvres avant qu'elle ne s'enfonce dans un sommeil profond, éternel.
© Ksenia Kemler