Les Chroniques de la Mouche KséKsé

Entre coups de coeur et coups de sang, des petits riens de mon quotidien. Des historiettes et photos.

09 décembre 2009

A la vie, à la mort

P1020658Aujourd'hui, beaucoup tremblent devant le spectre du H1N1.

Pour ma part, c'est le sigle CDKN2A qui me terrifie le plus depuis dix ans. Un chiffre et... Cinq lettres, comme dans le mot "merde". Inscrites de façon indélébile à mon patrimoine génétique. Drôle d'héritage que ce gène défectueux. Une anomalie. Une crasse de naissance. Une saleté incrustée au plus profond de moi avec laquelle je dois apprendre à cohabiter jusqu'à la fin de mes jours. Une épéé de Damoclès constamment au-dessus de la tête.

Apprendre à surveiller une monstruosité qui dort et qui peut se réveiller à tout instant. Surtout lorsqu'on baisse la garde et qu'on se retrouve en état de faiblesse. C'est là que l'ennemi attaque. Sournoisement. Savoir gérer le stress et ne pas succomber à la psychose. Prendre du recul face à la maladie. Ne pas se focaliser sur ses conséquences, sur les dégâts déjà subis par une première bataille, sur ceux qui sont tombés au combat, les morts dans les rangs familiaux. Apprécier pleinement la rémission. Pseudo guérison car potentiellement temporaire. Illusoire.  Apprivoiser l'idée de rechute , de la maladie et de la mort mais ne pas la laisser envahir et empoisonner le quotidien. Mesurer la chance et le bonheur d'être encore en vie. Savourer ces mille et une petites choses que l'on ne voyait pas... avant. Avant de prendre conscience de la fragilité du fil de la vie.

Quand la nouvelle nous arrive en pleine face, tel un uppercut, on éprouve deux sentiments. La peur. Et le regret. Soudain nous saute aux yeux tout ce dont nous n'avons pas su profiter, tout ce que nous n'avons pas encore réalisé, tout ce que l'on a reporté au lendemain, tout ce que l'on croit définitivement perdu. On fait le grand ménage dans sa tête brouillonne ...qui bouillonne. On délaisse le superflu. On s'attache à l'essentiel. Sauver sa peau.

Sauver sa peau. On ne pouvait trouver meilleure expression pour signifier rester en vie.

Rester en vie. Cela devient un leitmotiv. Une obsession. Un cri de guerre. Une espérance. Une prière. 

Mon unique credo.

Parler de la maladie sans tabou. L'expliquer mais ne pas lasser, effrayer, faire fuir. Dédramatiser la situation. 

Se plier à certaines obligations. Les contrôles réguliers imposés par le protocole de surveillance. Ne pas traîner. Ni les pieds, ni dans le temps. Même avec la trouille chevillée au ventre. Celle d'apprendre que la bête s'est réveillée et d'être contraint de refaire le parcours précédent avec d'autres embûches possibles. Avec l'éventualité d'une issue moins favorable que la première fois. 

Se faire aider par un thérapeute. Soigner l'esprit en même temps que le corps. Se débarrasser de toutes les pensées négatives. Relativiser. Donner la priorité à la vie, au bonheur. Ne pas laisser les intrus, les menus tracas accaparer notre énergie. Fermer sa porte aux parasites. Se concentrer sur ce qui vaut la peine d'être connu et vécu. Savourer. Intensément.

Comme si tu devais mourir demain, dit la chanson de Fugain.

Sourire de certains aspects extraordinaires de l'histoire. "Remercier la chance autant que la science" telle est ma devise. La femme médecin qui a écouté, à la fois amusée et médusée, mon histoire en a convenu. Elle a mis aussi le doigt sur un point qui m'avait échappé. "Mais c'est pour ça que vous avez toujours un appareil photo avec vous et que c'est devenu votre passion ! " Je n'y avais jamais pensé.

C'est pourtant vrai. Comment ne pas être attachée à la photographie depuis ce jour ?.... Ce jour où un appareil photo jetable m'est tombé des mains et en chutant, a pris un cliché bizarre. Après développement, j'ai regardé l'image figée de mon pied nu et constaté que quelque chose clochait. Cette petite tache, là, aux contours irréguliers, à la couleur noirâtre.... je ne l'avais pas remarquée jusqu'alors. Une lumière s'est mise à clignoter dans ma tête. Rouge, la couleur de l'alerte, du danger. J'ai alors fouillé dans les albums. Ceux des vacances d'été. J'ai scruté à la loupe une cheville gauche dénudée dans une sandale, le sable... exempte de tout grain de beauté.

Puis le poids des souvenirs affaisse les épaules, mouille les yeux. Des souvenirs douloureux qui ont bien vite ressurgi....Mon père décédé à trente trois ans de ce fichu mélanome. Au tout début, un banal trait noir sous l'ongle de son annulaire gauche, qu'il avait pris pour une écharde, un pinçon. Le début d'une déchéance physique, puis mentale avant la lente agonie. Un souvenir intact de cette saleté qui m'a privée de mon père trop jeune, qui a changé le cours de ma vie. Que je n'allais pas laisser pourrir mon présent, gâcher mon futur. C'est dans cet état d'esprit que j'ai saisi le téléphone et appelé mon médecin. Connaissant mes antécédents familiaux, il a urgé les choses, pris les rendez-vous qui s'imposaient. Sans perdre de temps. Ce fut ma seconde chance. Merci Dr G. !

à suivre...

Posté par Ksenia K à 18:00 - Exutoire - Commentaires [17] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


21 mars 2009

Billet chiffonné

Je ne sais par où et comment commencer ce billet. Dans ma tête tout est confus. Je crois que ce billet sera à l'image de mon état d'esprit du jour. Un véritable embrouillamini. Un mélange de nostalgie, d'images heureuses, de rires et de câlins partagés, de chagrin, d'incompréhension, de colère aussi. Je voudrais écrire quelque chose de beau mais j'ai peur de foirer mon hommage. Ne me viennent que des mots que j'aligne, j'efface, je réécris. Des phrases décousues. Le tout ponctué de souvenirs qui se bousculent et auxquels je me raccroche aujourd'hui. Je pourrais choisir de ne rien écrire et garder tout ça pour moi. Mais voila, je ne peux m'y résoudre.

Il faut que j'extériorise la peine qui m'étreint. Les larmes que j'ai versées n'y ont pas remédié. Il faut que je vous parle d'elle. Je voulais d'ailleurs le faire suite à ce billet . Enfin, plus exactement au dernier commentaire que j'y avais laissé. Je faisais allusion aux enfants que j'ai gardés en tant que fille au pair.

J'ai fait sa connaissance un soir de janvier au sortir de l'école. Elle était alors âgée de sept ans. J'étais arrivée en début d'après-midi à l'aéroport d'Heathrow. Sa mère m'avait accueillie dans la maison de Chelsea. J'y avais installé mes affaires dans la chambre qui m'était réservée, au troisème étage. Juste à côté de la chambre spacieuse de la petite princesse des lieux, fille unique, dont j'allais devenir la nounou pendant sept mois. Bien plus qu'une nounou en fait. Une grande soeur, une confidente. Presque une seconde maman. 

Elle avait de longs cheveux blonds, épais et bouclés que je coiffais tous les matins en tresse .... à la française (of course). Une tâche que j'avais en horreur. Elle grimaçait, piaillait quand le peigne ou mes doigts malmenaient sa chevelure rebelle. Cette coiffure était une exigence de sa mère, à laquelle nous nous pliions toutes les deux.  De bien mauvaise grâce. Mais le résultat en valait la peine. Je la revois partant le matin à l'école dans son uniforme gris ou bleu, coiffé d'un chapeau à rebord ou d'un canotier selon la saison. Elle ne manquait jamais de m'appliquer une grosse bise sonore et mouillée sur la joue avant de s'engouffrer dans la voiture qui l'emmenait. 

Elle avait les yeux en amande d'un bleu limpide qui semblaient rire constamment. Dès qu'elle souriait, deux fossettes apparaissaient au bas de ses joues.

J'allais la chercher à la sortie de l'école à seize heures. Les autres petites filles, ce sont leurs mamans qui venaient le plus souvent les chercher avec chauffeur. Sauf sa meilleure copine, Justine. C'est mon amie Fabienne, fille au pair franco-suisse, qui s'en chargeait.

Elle accourait vers moi, me sautait au cou, me plaquait un bisou sur la joue. Main dans la main, nous prenions ensuite le bus sur High Street Kensington et nous rentrions vers Fulham Road. Elle me racontait sa journée, me faisait part de ses devoirs à faire. Avec une moue explicite quand ça ne lui plaisait pas.

Je l'aidais à faire ses devoirs. Il fallait la rouspéter quelquefois quand elle rechignait à la tâche. Je lui avais passé une fois un savon quand j'avais découvert au fond de sa trousse....une antisèche de table de calcul. Elle m'avait fait promettre de ne rien dire à sa mère. En échange, je lui avais fait promettre de ne jamais recommencer.

Après le dîner, venait l'heure du bain. Pour me faire râler, elle s'amusait à éclabousser la salle de bains dont les murs étaient entièrement recouverts de miroirs. A l'heure du coucher, je m'installais sur son lit et je lui lisais une histoire. D'autres fois, elle profitait de ce moment de calme et d'intimité pour me faire quelques confidences. Sur sa copine Justine. Sur sa famille célèbre et riche qui fréquentait la famille royale. Elle prenait alors les allures d'une petite peste. C'était le côté que je détestais chez elle. Un jour, à la question "Que veux-tu faire plus tard ?" elle m'avait répondu de façon hautaine "Je serai billionaire !"

Je préfère garder d'elle tous les moments de tendresse que nous avons échangés. Me remémorer tous les "I love You Nanny" qu'elle me disait pour se faire pardonner d'une bêtise.

J'ai gardé une photo d'elle prise quand elle avait trois ou quatre ans. Elle l'avait décollée d'un des albums photos et me l'avait donnée en cachette de sa mère pour que...là-bas, en France, chez moi, je puisse encore penser à elle.

Je voulais vous raconter encore des tas de choses dans ce billet que je programmais....en d'autres circonstances.

Je vous ai dit avoir gardé des contacts avec les nombreux enfants que j'ai gardés plus jeune. Elle, je l'avais perdue de vue. Je la croyais ..."billionaire".

Aussi, pour préparer ce billet, j'avais entrepris quelques recherches pour savoir éventuellement ce qu'elle était devenue. C'est moche d'apprendre de tristes nouvelles via un moteur de recherche sur le site de The Independent :

Girl fell to death after drinking 17 tequilas

Friday, 4 September 1992 

THE father of a teenage student who fell to her death after drinking 17 tequilas has called for a tightening of licensing laws.

Georgina Meinertzhagen, 16, fell from a second-floor bedroom window of lodgings in Oxford, where she was attending a tutorial college. Georgina, a great-niece of the industrialist Lord Hanson, had spent an evening with friends at an Oxford bar where tequila was served at 50p a measure.

Nicholas Gardiner, the Oxford coroner, said he accepted the police theory that she sat on the window ledge to get fresh air, but lost her hand-hold. He recorded a verdict of accidental death.

After the hearing her father, Daniel Meinertzhagen, a Lloyd's name, of Chelsea, south-west London, said he would not be taking civil action against the bar, Pier 19. 'Nothing can bring my daughter back.'

But Mr Meinertzhagen added that pubs and bars should lose their licences if they served under-age customers. 'If you make it law that they will lose their licence for this sort of thing I am sure they will make time to check the age of the people they are serving drinks to,' he said.

'I find it extraordinary that alcohol in such quantities should be served to young people.'

He said he would be writing to the Clerk of the Licensing Justices drawing their attention to the case, although he had no control over any decision they might make.

Je ne pouvais déjà pas supporter l'alcoolisation et ses conséquences. Là, j'ai une boule de rage qui bloque les cris de révolte dans ma gorge.

Elle n'avait que 16 ans ....

Rest In Peace, Darling !

P1030454

Posté par Ksenia K à 19:45 - Exutoire - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 mars 2009

Un diablotin au visage d'ange

La place était animée, comme tous les jeudis matins, par le marché. J'arpentais, d'un pas léger, les allées qui longeaient les étals que les marchands avaient installés dès l'aube, sous le regard vigilant du placier.

Il s'élevait des éventaires de multiples senteurs qui parfumaient l'air et provoquaient une sorte d'ivresse olfactive. Même l'odorat le moins délicat ne pouvait échapper à l'arôme appétissant et varié des épices, mélangé à la fragrance chatouilleuse et enivrante des fleurs fraîchement coupées et écloses. Mes yeux étaient émerveillés par la palette de couleurs qui s'offrait à eux. Le camaïeu vert des légumes côtoyait les rouges éclatants des fruits. Le jaune éblouissant du mimosa se détachait de la blancheur des roses, du bleu des iris, du rose des tulipes. Le tout formait un tableau bariolé, complété par les tons chatoyants et multicolores des rouleaux de tissus exposés et proposés aux éventuelles couturières. Malgré l'heure matinale, une foule compacte se pressait déjà  autour des divers étals. Les ménagères portaient à leur bras de grands paniers d'osier auxquels il arrivait, immanquablement, de se cogner à cause de l'encombrement en ce lieu étroit et peuplé. S'en suivaient alors, parfois, quelques mots d'excuses marmonnés à la hâte d'une part, une vérification sommaire du contenu du panier malmené d'autre part. Mais, il régnait la plupart du temps une totale indifférence, dans un brouhaha étourdissant et une bousculade sans merci.

Un concert de voix criardes perçait les oreilles. C'est ainsi que les marchands interpellaient les chalands et vantaient haut et fort la qualité de leurs produits. Je m'arrêtai devant un étalage de primeurs. Il s'en exhalait une odeur qui me rappelait des souvenirs d'enfance. En particulier, celui du grenier qui servait de réserve pour l'hiver et où je venais m'empiffrer, en cachette, de pommes juteuses et sucrées, destinées à la fabrication de compotes par mon aïeule. Les fruits, qui paraissaient recouverts d'une couche de vernis tellement ils brillaient, disposés dans des cagettes sur l'étal, avaient ce même parfum qui emplissait les combles de la maison. J’étais perdue dans mes rêveries quand, je sentis un poids peser sur ma hanche. Je pensais trouver des yeux un inévitable panier pendant négligemment au bras d’une ménagère sans gêne, mais mon regard se posa sur une tête brune et bouclée d’un garçonnet venu se coller à moi.

- Il est mignon comme tout votre « pitchoun » , me lança, d’une voix chantante et puissante, la marchande qui s’affairait auprès de sa clientèle.

Je n’eus pas le temps d’objecter qu’il ne s’agissait point de mon fils, qu’elle était déjà repartie à sa caisse pour rendre la monnaie à une femme grassouillette et bavarde comme une pie. En même temps, je n’éprouvais pas l’envie de démentir, flattée quelque part qu’on ait pu me prendre pour la mère d’un charmant marmot. Car l’enfant avait effectivement le visage d’un angelot, un regard candide, une moue mutine qui se transforma en un exquis sourire lorsque mes yeux se posèrent à nouveau sur lui. L’iris de ses yeux avaient une couleur noisette aux reflets mordorés, et de grands cils soyeux ourlaient le bord de ses paupières. Je m’apprêtais à demander au garçonnet la raison de sa présence tout contre moi. Etait-il perdu dans la foule, bien qu’il ne semblât pas effaré ? Voulait-il me demander quelque chose ? M’avait-il pris pour quelqu’un d’autre ?

Mais je fus détournée de cette intention par l’arrivée sonore d’une fanfare et à laquelle je prêtai attention quelques instants, charmée par la musique produite par les fifres et les tambourins, par la blancheur immaculée des costumes ceints à la taille d’un large ruban rouge carmin. Cette autre rêverie de la matinée fut bientôt interrompue par les vociférations de la marchande de primeurs.

- Dites donc ! faudrait p’t être surveiller vot’ môme ! Pour l’heure, va falloir m’ payer la pomme qui vient d’ chiper ! 

Je regardai la vendeuse, interloquée et sentis bientôt le poids des regards accusateurs des badauds posés sur moi. Puis, je regardai aussitôt l’enfant qui mordait à pleines dents dans le fruit chapardé.

- Mais ce n’est pas… , dis-je sans pouvoir continuer ma phrase et expliquer que je n’étais pas la mère du garçonnet.

L’enfant avait saisi ma main de ses petits doigts, me regardait à présent d’une façon implorante et lâcha à ma grande stupéfaction : " Pardon Maman ! j’avais faim "

Les commentaires allaient bon train et l’esclandre étant proche, je tendis prestement l’argent demandé afin de faire taire les propos indignés des personnes alentours.

- C’est y pas malheureux d’ voir ça ! L’ pauv môme qu’a l’ ventre qui grouille de faim !

Je sentais une brusque chaleur m’envahir, je devais être cramoisie, à la fois de honte et de rage. Tenant fermement l’enfant par la main, je m’éloignai, penaude, de l’endroit devenu subitement hostile. Lorsque nous fûmes suffisamment à l’écart, je m’adressai d’un ton ferme et moralisateur au garnement qui finissait de déguster, le plus tranquillement possible, sa pomme.

- Dis donc petit chenapan ! Tu sais que ce n’est pas bien de voler comme tu l’as fait ?

Encore une fois, l’enfant m’interrompit et écourta le sermon que j’allais lui faire. Son regard, que j’avais trouvé candide, se mua en un coup d’œil transperçant et menaçant. Sa bouche esquissa un sourire narquois puis laissa échapper un ricanement. Ensuite, d’un geste dédaigneux, il balança le trognon et cracha un reste de pomme sur mes chaussures. Je demeurai interdite devant cette attitude inattendue de la part d’un enfant dont je n’aurais jamais soupçonné, quelques instants auparavant, un tel comportement quasi diabolique. Il repartit dans un éclat de rire sardonique, profita de ma stupeur pour échapper à mon emprise et s’enfuit en se faufilant comme une anguille dans la foule.

Lorsqu’on me parle à présent de l’innocence de l’enfant, je me dis que les adultes sont, parfois, dotés aussi d'une grande naïveté de croire une telle chose.

© Ksenia Kemler – Tous droits réservés

Posté par Ksenia K à 21:50 - Exutoire - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 mars 2009

Une tache dans le décor

Ma mère avait éprouvé le besoin de me confier que j’avais fait mon apparition un samedi de janvier, quinze jours avant la date prévue, parce qu’elle avait glissé sur une plaque de verglas et lourdement chuté quelques jours auparavant, en sortant du réveillon du premier de l’An. Pour ne rien arranger, elle avait entrepris de briquer son parquet ce samedi matin, à l’aube. Elle avait ressenti les premières contractions alors qu'elle était en train d’appliquer l’encaustique à quatre pattes sur les lattes de bois. Elle s’était mariée en avril de l’année précédente à mon père, jeune instituteur. Elle avait cru bon de rajouter qu’elle avait fait comme beaucoup d’autres jeunes femmes vivant dans son village. C’est à dire, se caser avec un copain d’enfance qui avait une situation stable, pour pouvoir ainsi partir et habiter en ville. Elle m’avait révélé qu’une fois le mariage célébré, elle s’était rendu compte de son erreur. Elle n’aimait pas vraiment l’homme qu’elle avait épousé. Elle s’était retrouvée enceinte alors qu’elle ne souhaitait pas enfanter. Elle m’avait ensuite raconté comment elle avait tout mis en œuvre pour provoquer une fausse couche et se débarrasser de l’hôte indésirable qui grandissait dans son ventre. Qu’elle était restée, des heures durant, les bras en l’air, suspendue à une porte. Qu’elle avait traversé, à plusieurs reprises, les monts cahoteux du Morvan, assise sur un banc de bois dur, bringuebalée dans un vieux train tracté par une locomotive à vapeur. Qu’elle avait bu toutes sortes de décoctions de plantes à propriétés, soi-disant, abortives. Qu’elle ne se ménageait nullement dans ses activités physiques.

-         J’ai tout essayé pour te faire passer mais tu étais sacrément bien accrochée ! », m’avait-elle dit.

A l’écouter m’énumérer les autres détails sordides de ses tentatives d’avortement, j’avais l’impression d’entendre un jardinier pestant contre le chiendent qui avait envahi son potager malgré tous les désherbants employés.

-        Il existait bien des faiseuses d’ange qui pratiquaient l’avortement avec des aiguilles à tricoter, mais dans des conditions d’hygiène douteuses. Quand les femmes ne mourraient pas le ventre perforé, elles étaient emportées par une septicémie dans d’atroces souffrances. D’ailleurs, ta grand-mère paternelle a failli y rester comme ça. Elle est tombée enceinte après moi et elle aurait dû accoucher six mois après ta naissance. Ca aurait été sujet à moqueries d’avoir une tante plus jeune que toi. On sait que c’était une fille parce qu’elle a avorté tard et que les organes étaient déjà formés, m’avait-elle confessé par la même occasion, sans se soucier de heurter ma sensibilité  par de tels propos.

Elle avait continué, sans marquer la moindre pause, en me relatant son accouchement.

-          Ton père ne voulait pas assister à ta naissance. Ca le révulsait. De toute façon, ce n’est pas la peine de compter sur les bonshommes en pareil moment. Ca ne les dérange pas de nous la mettre la petite graine mais après !

Malgré mon jeune âge, ma mère me confiait parfois ses petits secrets comme elle l’aurait fait avec une bonne copine et souvent, comme si elle s’adressait à un curé dans un confessionnal ou à un psychanalyste, mais me parlait de sexualité comme à une môme de cinq ans alors que je venais d’être pubère. Trop précocement pour elle qui s’était trouvée dans l’obligation de m’expliquer la raison de ces saignements inattendus qui m’avaient affolée lors de leur première apparition. Embarrassée, ma mère n’avait pas su aborder le sujet, visiblement tabou chez elle, et m’avait laissée découvrir, seule, l’explication de la survenue des règles et la sexualité dans les gros manuels qu’elle m’avait achetés. Les quatre livres étaient suffisamment illustrés, leur contenu exhaustif, pour que mon éducation en la matière soit parfaite et, surtout, que je n’aie pas à la harceler de questions gênantes par la suite. 

- J’ai bien cru que je n’allais jamais y arriver. La sage femme me hurlait dessus en plus ! Elle me disait : il est rentré, faut qu’il sorte ! Du coup, j’ai agrippé son bras et je l’ai lacéré à grands coups d’ongles. Et puis, j’ai poussé comme elle me l’aboyait aux oreilles. Tellement, que t’es sortie en même temps que mes intestins se vidaient sur la table. On dit que de mettre le pied gauche dedans ça porte bonheur, eh bien toi tu devrais avoir une sacrée veine, m’avait-elle déclaré hilare.

Ma mère s’était presque offusquée de me voir afficher une moue boudeuse plutôt que de m’esclaffer. Elle venait de détruire l’image que je me faisais jusqu’alors de la naissance d’un enfant. Un moment magique, beau et unique. En outre, cela m’avait occasionné, par la suite, la survenue d’un trouble obsessionnel compulsif . Je m’étais mise à me laver sans cesse,  à me décaper la peau comme si elle était encore imprégnée de matières fécales.

- La sage femme a été interloquée quand je lui ai demandé si tu avais bien des bras. C’était un truc qui me tracassait depuis le sixième mois de grossesse. J’étais à Toulouse à ce moment là et, alors que j’étais sur un des ponts qui enjambent la Garonne, un clochard s’est approché de moi. Il avait des moignons de bras terminés par des crochets, comme les pirates. Je ne sais pas pourquoi mais je m’étais mis dans l’idée que tu allais naître ainsi. Ah ça ! je m’en souviendrai de cet accouchement, tiens ! J’ai été déchirée et il a fallu me recoudre à vif. Une quinzaine de points de suture ! Je pensais pouvoir me reposer une fois remontée dans ma chambre, mais il y avait un bal donné à proximité de l’hôpital. On  entendait l’orchestre, les flonflons sur les airs d’accordéon,  et pour couronner le tout, tu as braillé toute la nuit. Quelle sérénade ! » 

Je n’avais pas eu envie de pleurer sur son sort, comme elle semblait le souhaiter, mais sur le mien. J’étais demeurée silencieuse durant tout l’exposé de ma génitrice. J’avais secrètement espéré devenir sourde subitement ou que quelqu’un vienne interrompre ce monologue insupportable. De celui-ci, je n’avais retenu qu’une seule chose.  J’étais une intruse à qui on faisait savoir qu’on avait fini par s’accommoder de sa présence. Une tache dans le décor. Une ombre au tableau. Une erreur de parcours.

© Ksenia Kemler – Extrait du "Vomissoir" - Tous droits réservés

Posté par Ksenia K à 15:17 - Exutoire - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 octobre 2008

Plus qu'un prénom en page 10 du livret de famille

J’ouvre péniblement les yeux. La première chose qui me revient à l’esprit, à cet instant, c’est cet état d’urgence, de précipitation et d’affolement qui régnait quelques heures auparavant.

Un interminable couloir dont je ne perçois que le plafond et les néons qui défilent successivement au-dessus de ma tête. Le crissement de semelles sur le dalami qui recouvre le sol, témoigne du pas rapide du brancardier. Deux portes battantes émettent un bruit sourd en s’ouvrant précipitamment à l’arrivée du chariot dont les roues et les parties métalliques, malmenées par la course effrénée, gémissent et cliquètent. Une douleur vive me tenaille les reins de plus en plus fort. Des crampes me vrillent le ventre par intermittence. Leur fréquence et leur violence se sont subitement accru, ne me laissant que peu de répit entre chacune d’elles. Je redoute que la peau de mon abdomen, tendue à l’extrême, ne vienne à lâcher sous la terrible pression. La peur s’installe, s’invite comme compagne et donne la cadence au cœur qui s’affole démesurément.   

Je me retrouve aveuglée par une lumière blanche puissante qui irradie d’un gros projecteur rond fixé à un bras pivotant au plafond du bloc opératoire. Une dizaine de personnes habillées et coiffées de vert m’entourent. Derrière le carré de tissu qui masque le bas de leur visage, je perçois quelques paroles dont je ne saisis pas bien le sens. Un picotement se fait sentir au creux d’un de mes bras placés en croix. Un visage se penche et s’approche du mien. Les yeux sont emplis à la fois de chaleur et de douceur infinie. La voix tout aussi suave me conseille de respirer calmement pour mon bien, pour …son bien. J’ai à peine le temps de réaliser qu’un masque plastique est posé sur mon nez et ma bouche, que je m’enfonce dans un profond sommeil artificiel.

Je reconnais le bruit de l’appareil placé derrière moi. Les bips qui s’en échappent, ponctuent le rythme de mon cœur. J’entends également le brassard du tensiomètre se gonfler et dégonfler régulièrement tout en serrant et relâchant mon bras droit. Un homme se tient à mes côtés surveillant le bon déroulement de mon réveil. La blancheur immaculée de son pyjama d’infirmier tranche avec l’ébène de sa peau. Tout autant que le sourire qu’il m’adresse lorsque je parviens à articuler ces paroles : « J’ai mal » Je sens alors sa main gantée effleurer mon front dans un geste de tendresse et de réconfort. Avec un fort accent créole, il m’assure que, bientôt, le puissant antalgique qu’il va injecter dans la perfusion viendra à bout de cette douleur qui me barre le bas-ventre. Une question me brûle les lèvres, mais j’ai la gorge sèche, je peine à déglutir. Je ne la lui poserai pas. On ne m’en laisse pas le temps. Deux médecins et une sage-femme que je reconnais se tiennent au pied de mon lit. Ils affichent tous trois une mine déconfite. Malgré les effets secondaires de l’anesthésie qui ont tendance à diminuer les facultés de réflexion, je comprends immédiatement la signification de leur présence, leur regard abattu et triste. Un silence pesant de quelques secondes, rompu par ces mots prononcés mécaniquement, qui m’assomment tel un uppercut reçu en pleine mâchoire : « Nous avons fait tout notre possible »  Le médecin, sans doute rôdé par cet exercice délicat, consistant à annoncer les nouvelles macabres, ne se soucie pas du choc que j’encaisse, ne s’enquiert pas de ma capacité à en entendre plus. Il continue sans marquer la moindre pause son monologue dont je ne saisis que quelques bribes. Je suis trop submergée par la douleur morale infligée, la peine incommensurable que je ressens alors. « Hydramnios...réanimation…1h30…oxygénation…séquelles… » Un cri haineux sort de mes lèvres et interrompt l’exposé clinique du médecin. « Fichez le camp ! Partez ! » Le praticien reste interdit puis me lance au visage quelques paroles acerbes. Ses deux confrères, jusque là silencieux, lui font comprendre que son discours n’est pas de circonstance et parviennent à lui décrocher péniblement un « pardon » pour toute excuse à sa rudesse verbale.

Je ne les vois pas repartir. Les sanglots que je ne peux contenir, me secouent tout le corps, ravivant la douleur au niveau de la cicatrice.

Je reste là une heure durant, dans la pénombre de la salle de réveil. Seule, terriblement seule avec mon chagrin, ma colère, mon désespoir. Je ressens encore plus ce vide lorsque je pose une main sur mon ventre qui a perdu l’aspect rebondi qu’arborent avec une fierté non dissimulée toutes les futures mamans. Comment admettre que cette nouvelle vie qui poussait en moi  et se manifestait à grands coups de pieds, puisse s’éteindre ainsi ? Subitement, injustement, cruellement.  Comment ne pas être en proie au sentiment de culpabilité, celui d’avoir donné la mort et non la vie ?  D’être porteuse d’une anomalie au niveau de mon ADN et de la transmettre ?  D’être encore moi-même vivante ?

Une heure à me torturer l’esprit, à pleurer toutes les larmes sur ma vie exempte de bonheur durable. Soixante longues minutes à vouloir mourir, égoïstement. Pour ne pas avoir à affronter la triste et dure réalité de la vie. Pour ne pas avoir à effectuer le long et pénible deuil de cet enfant tant souhaité. Trois mille six cents secondes à en vouloir à la terre entière, à être persuadée d’être la plus malchanceuse, à souffrir physiquement et moralement. A appréhender la réaction des autres. Cette dernière pensée a un effet notable, celui de couper net toute manifestation d’apitoiement sur moi-même. Je ravale les dernières larmes, bien décidée, dans un élan de courage insoupçonné, à me battre et supporter les conséquences de cet événement tragique.

En raison de mon statut de césarisée, je ne suis pas remontée dans la chambre que j’occupais depuis quatre mois à la maternité, mais je suis installée dans une chambre particulière en gynécologie. J’en suis soulagée car je n’aurai pas ainsi à entendre les allées et venues bruyantes des familles rendues heureuses par une naissance, les pleurs des nourrissons à la pouponnière. Mon frère est là. Il  est venu spécialement de Toulon pour être à mes côtés en ce jour qui aurait dû être teinté d’allégresse. Ses yeux sont rougis et larmoyants. Il demeure silencieux par pudeur sans doute, mais aussi, peut être, parce qu’il ne sait pas trouver les mots appropriés en pareil moment, qu’il se sent impuissant. Il est d’autant plus conscient de ce fait qu’il a, vraisemblablement, encore à l’esprit toutes les condoléances reçues lors du décès récent et subit de notre mère. Il sait que rien ne console, que même les paroles les plus touchantes sont vaines. Nous nous contentons d’échanger des regards chargés d’émotion. Nous les détournons l’un de l’autre dès que le flot de larmes menace de poindre à nos yeux. Il passe une main tremblante sur ma joue. Je lui souris légèrement en guise de remerciement pour sa présence, la retenue dans ses gestes, le respect de ma douleur.

Mon mari est également là, le visage ravagé par les pleurs. Inconsolable, hoquetant inlassablement la même phrase : « C’est pas juste.»

A cet instant, j’ai occulté ma propre peine, je l’ai enfouie à jamais en moi. Par fierté. Pour ne pas donner à la vue de tous l’image que renvoyait mon mari. Celle d’un être plaintif, veule, sans consistance. Alors que j’espérais de lui une épaule secourable sur laquelle j’aurais pu m’épancher, c’est moi qui ai puisé le peu de force qu’il me restait pour lui servir de tuteur. Pour qu’il ne plie pas plus sous le poids du chagrin, pour qu’il se redresse avant que ne s’installent inéluctablement les prémices d’une dépression que je soupçonne venir.

Je viens de raccrocher le téléphone. J’ai mis mon médecin traitant au courant de l’épisode tragique qui vient de se dérouler et lui ai demandé de recevoir en urgence mon mari pour un suivi psychologique immédiat. Ma voix n’a pas chevroté une seule fois durant l’énoncé des détails. J’apprendrai, plus tard, que mon frère a été sidéré par le courage que j’ai affiché à partir de ce moment. Alors que mon attitude n’est ni plus ni moins qu’une fanfaronnade. Je me retranche derrière la crâneuse que je suis quand ma tête bouillonne, que mon cœur saigne et que je veux ne rien en laisser paraître.

Deux coups rapides sont portés à la porte qui s’entrouvre aussitôt. Le pédiatre et la sage-femme qui accompagnaient le médecin dans la salle de réveil, entrent à pas feutrés dans la chambre et exposent sans ménagement le motif de leur visite.

- « Nous allons vous amener votre petit Brian pour que vous lui disiez au revoir.

-  Mais je ne veux pas !

- On a constaté au cours de nos études que c’est un passage nécessaire pour effectuer le deuil. Je vous assure, c’est important de matérialiser ce que vous avez perdu. Faites-nous confiance !

- J’ai déjà accordé toute ma confiance au staff médical durant cette grossesse pathologique et difficile. Pour quel résultat ? Tout allait bien se passer hein ? Je m’inquiétais pour rien ? Je ne vous fais plus confiance !

- Vous êtes en colère et nous le comprenons. Croyez bien que tout a été mis en œuvre pour la survie de votre bébé. Mais son cas était vraiment trop désespéré. Nous avons tenté de le réanimer après son arrêt respiratoire pendant plus d’une heure. En vain. Nous n’avons rien à nous reprocher.

- …

- Hum…nous avons aussi un document à vous faire signer pour l’autopsie. C’est une démarche obligatoire pour ce type de décès. Et puis, ça sera riche en enseignement pour une éventuelle future grossesse. Je vais vous amener votre enfant. »

Résignée, je hoche la tête en guise d’acquiescement. Quelques instants plus tard, on me dépose dans les bras le corps de Brian enveloppé de langes. Seul, le visage est découvert. Les traits sont fins, reposés. La bouche est identique à la mienne. Petite, figée dans une expression boudeuse. Je m’attarde sur les yeux dessinés en amande mais irrémédiablement clos, espérant secrètement percevoir un faible battement de cils, un signe quelconque de vie revenue comme par magie. J’hésite à déposer un baiser sur la joue duveteuse de mon enfant inerte. Je redoute le contact froid de la peau. Elle a encore une légère teinte rosée. Je me hasarde donc, mue par un élan d’amour maternel qui me submerge, à apposer mes lèvres sur le front et à murmurer « Au revoir mon petit ange ». Le pédiatre reprend délicatement l’enfant et l’emmène.

Une nouvelle vague de profonde tristesse s’empare de moi mais je parviens à sauver la face en refoulant les larmes. La douleur de la cicatrice toute fraîche en profite pour se réveiller. Je grimace. Mon mari est toujours prostré dans un coin de la pièce, la tête dans les mains. Il geint, renifle. Mon frère, quant à lui, veille sur moi et appelle, au moyen de la sonnette placée à la tête du lit, une infirmière. Celle-ci arrive l’air revêche et grommelle :

« Vous avez déjà eu une injection en salle de réveil, on peut pas en faire une toutes les cinq minutes comme ça ! Vous avez mal et c’est normal. Faut être un peu plus endurante ! »

Je me retiens de l’envoyer vertement paître, de lui dire que mon seuil de tolérance, aussi bien à la douleur qu’au manque de tact et d’humanité chez certains cadres hospitaliers, est atteint. Je me ressaisis en pensant que je n’ai pas à faire subir à quiconque les conséquences de la sombre colère qui m’habite. C’est inutile d’engendrer un climat conflictuel alors que je n’aspire qu’au calme retrouvé pour me ressourcer, me reconstruire après le choc psychologique subi. Après le départ de l’infirmière peu aimable qui a consenti à m’administrer tout de même une dose d’antalgique, mon frère, toujours aux petits soins, relève légèrement la tête du lit et replace l’oreiller afin que je puisse être installée plus confortablement. Il est 18h, il va devoir partir. Déjà ! Mon mari, quant à lui, va se rendre chez le médecin. Je vais rester seule et j’appréhende cet instant. Je voudrais retenir mon frère, lui dire que sa présence m’est indispensable. Je ne lui glisse qu’un banal merci à l’oreille quand il m’embrasse. Il caresse de nouveau ma joue du revers de sa main comme pour effacer des larmes. Elles restent bloquées aux bords de mes yeux noyés par le flot lacrymal. Ma vue s’en trouve brouillée. Lorsque mon frère se dirige vers la porte, il n’est qu’une tache sombre qui s’éloigne, rapetisse avant de disparaître.

  …./…

© Ksenia Kemler - Tous droits réservés – Avril 2002 

Posté par Ksenia K à 17:29 - Exutoire - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 juin 2008

A coeur ouvert

9782253154860_G

« Je suis une femme sans, c’est à dire une femme sans enfant. Longtemps je n’en ai pas souffert, du moins du fait des autres : après tout, jusqu’à un certain âge on peut encore se reproduire. Mais, quand la réalité de ma stérilité a été avérée, a commencé la lente, insidieuse, inflexible répudiation.

De la part des hommes, déjà, qui, pour la plupart, veulent une descendance et considèrent par dessus tout « la mère de leurs enfants ». De la part des frères et soeurs, qui cherchent à vous déshériter et parfois y parviennent, puisque vous êtes incapable de transmettre à ceux de votre sang.

Or, la femme sans est indispensable à une société. Elle a un rôle, une fonction : elle gère, éduque, informe, elle est la confidente des couples et surtout des enfants.

Et elle crée : nos plus grandes artistes, étaient et sont souvent des femmes sans. Continuer à la persécuter ou à la rejeter comme aux temps anciens relève de l’antiféminisme primaire et va contre le bonheur de tous.
Ce livre est le récit de mon histoire et de celle de bien d’autres qui, souvent, souffrent comme moi. »

Cette histoire, c'est effectivement la mienne aussi. Mais je ne souffre plus autant que par le passé. J'ai fait le deuil de la maternité. Longuement, difficilement. J'y suis parvenue enfin. Pas le choix de toute façon, lorsque la fabrique personnelle de bébés dépose définitivement le bilan pour cause d'improductivité. Quand les mots "hystérectomie" et "ménopause" viennent clore un des chapitres de votre journal intime. Une page se tourne, plus tôt que prévu. Inéluctablement.

Longtemps, je me suis sentie...inutile. Plus exactement, on me l'a fait ressentir ainsi.

Mon ex s'est reproduit ailleurs. Pour le plus grand bonheur, je pense, de sa mère qui m'avait fait savoir ouvertement qu'il était impensable que son fils n'ait pas de rejeton. Sur le faire-part de son premier enfant, une mention manuscrite rajouté en bas. Eloquente. Choquante. Méchante. J'avais bien compris, depuis longtemps et après tous les examens subis, que j'étais LA responsable de nos échecs. C'est la raison pour laquelle j'avais choisi de m'éclipser, avant de me faire tôt ou tard larguer, ou d'apprendre l'existence d'enfants adultérins. Etait-ce utile de le souligner ?

Ma famille, le peu qui m'en restait, s'est évertuée à me décourager. Alors que j'attendais des gestes et mots de réconfort après chaque fausse-couche, je ne récoltais qu'un lourd silence ou des "tu ferais mieux d'arrêter, t'es pas faite pour". Aujourd'hui, c'est moi qui lui inflige, en retour, mon silence. Je me contrefiche d'être déshéritée puisque, de toute manière, on m'a d'ores et déjà fait savoir que des dispositions étaient prises en faveur des enfants...que les autres ont su faire. C'est la juste récompense. Pour certains, l'affection s'achète encore, s'échange contre des cadeaux...comme des bons-points troqués contre des images, à l'école.

J'ai, dans un sursaut d'espoir....de défi....je ne sais pas...j'ai réussi, contre toute attente, à porter un enfant pendant presque 8 mois. Hélas ! Mon fils n'a pas survécu après sa naissance prématurée. Retour au point de départ avec une douleur supplémentaire. Avec un double travail de deuil à effectuer. Quinze années ont passé durant lesquelles les dates anniversaires, les Noël ont eu un goût amer. Celle d'un grand vide, de l'absence.

Heureusement, j'ai su petit à petit me relever. Je ne contourne plus le rayon puériculture des grands magasins. Je ne chiale plus devant une pub de couches culottes.  Je ne jalouse plus les copines qui pouponnent. Cela m'indiffère presque. Je me surprends même à apprécier cette vie de "femme sans", à pouvoir m'envoler sans contrainte le temps d'un week-end en amoureux, à faire la grasse mat'.

Aujourd'hui, j'ai pris conscience d'avoir été et d'être encore utile. Outre-manche, j'ai été la "nanny" de nombreux enfants. Je les ai baignés, bercés, consolés, nourris, cajolés, aimés. Je leur ai appris leurs premiers mots. J'ai guidé leurs premiers pas. Ils sont devenus, depuis, des adultes. Je suis fière de leur réussite sociale et professionnelle. Je suis très émue et très heureuse d'avoir de leurs nouvelles...plus de vingt ans après.

Le père d'un de ces enfants vient de me rappeler, dans un récent courriel, un fait qui revêt une signification particulière : "Do you remember, he used to call you "Cuckoo" ?"  Le bambin qui ne parvenait pas à prononcer mon prénom et m'avait ainsi rebaptisée, n'avait pas tout à fait tort ! Un coucou ! C'est ça !  Enfin un drôle de coucou qui n'agit pas comme d'autres....qui a squatté parfois d'autres nids...et qui a couvé les oisillons qui s'y trouvaient....comme s'il s'agissait des siens.

Posté par Ksenia K à 19:49 - Exutoire - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 mai 2008

Le coeur en chiffonnade

Le coeur en chiffonnade

Sentiments en rade
Pénurie de bonheur
Parcelle de douleur
De maux en ballade
Etrange sérénade
Que sont les cris du cœur
Rengaine de rancœur
De jérémiades
Froideur de l’intérieur
Envie de douce chaleur
D’une tendre aubade
Amour croisade

Amour escapade
En catimini, comme un fraudeur
Excitation et peur du pécheur
Folles embrassades
Lèvres qui s’effleurent
En totale impudeur
Caresses nomades
Des doigts voyageurs
Flâneurs et joueurs
Sensuelle balade
En apesanteur
Le corps en sueur
Cœur battant la chamade

Amour roucoulade
Aux premières heures, ailleurs
Des amants cajoleurs, butineurs
Amour débandade
En lequel croire est une erreur
Où les promesses sont des leurres
Amour mascarade
Sans futur, sans aucune valeur
Qui laisse des remords, des aigreurs
Amour embuscade
Semailles de rires et de fleurs
Récolte du pire et de pleurs
Amour couillonnade

Levée de barricades
Plus d’amour crève-cœur
Au diable beaux-parleurs
Avec leurs galéjades
Dont le souvenir empoisonneur
Ronge le cœur comme une tumeur
A quoi bon se rendre malade
Pour une pantalonnade
Une échappade.
 

© Ksénia Kemler – Tous droits réservés

Note de l'auteur : Il y a des jours comme ça où je range le nez de clown car je suis d'humeur guimauve. 

Posté par Ksenia K à 19:30 - Exutoire - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1