Il est 15 heures au Rijksmuseum et les autocars de tourisme ont déversé leur flot de voyageurs. Ca grouille, joue des coudes et piaille autour du célèbre tableau de Vermeer.

Elle en a vu passer du monde, la laitière, depuis qu'elle a été accrochée au mur du musée en 1908. Je suppose que c'est le même spectacle chaque jour. Une nuée de mouches qui s'agglutinent sur le pot de lait.

A l'écart de cette foule amassée, j'observe un groupe de retraités francophones trop occupé à prendre des photos pour écouter les commentaires de leur guide. C'est une forêt de bras levés qui ont oublié l'arthrose, avec des appareils et téléphones. Mon regard croise celui d'un vigile chargé de veiller sur la fameuse toile. On échange un sourire amusé.

- Rhoooo Simone, t'as réussi, toi ? J'ai plein de têtes devant, pfff

- J'ai plus de batterie.

- C'est coupé, tant pis, j'la r'fais pas.

- Gérard, mets toi donc à côté de Thérèse que j'vous prenne tous les deux !

- Mais elle pourrait faire attention celle-là !

- A toi aussi, elle t'a marché sur l'pied ?

- Y en a qui sont d'un sans gêne !

- Faut qu'j'aille faire pipi moi.

- Il est parti où l'groupe ?

- Oh ben v'la qu'on a perdu l'guide !

- Hihi !

- HAHAHA !

- Qu'est-ce qu'on rigole.

Moi aussi, je me bidonne bien. Des écoliers me paraitraient plus disciplinés. Je continue la visite, m'attarde devant des tableaux moins connus et donc presque ignorés par les visiteurs. Je découvre des oeuvres dont on ne parle pratiquement jamais. Je relève les détails d'une nature morte, je rêve devant un paysage, je décortique une scène de rue d'un autre siècle, j'admire la lumière qui met en valeur un portrait. Je ne suis pas experte en peinture mais je savoure des yeux tout qui m'est permis de voir. Je pense à Mahie plusieurs fois pendant ma flânerie dans le musée.

Les heures défilent, je n'ai pas vu le temps passer. Je suis là depuis la fin de matinée. Un quart d'heure avant la fermeture, je redescends les étages pour gagner la sortie. En chemin, je passe par la salle où est exposée la laitière. Il ne reste qu'une poignée de badauds qui, comme moi, prolongent le plaisir des yeux jusqu'au bout. Je recroise le regard du vigile. Même sourire. Je m'autorise une petite pause sur le banc face à cette femme qu'on voit aujourd'hui sur des pots de yaourts. Et, tout tranquillement je mets le pot, le lait et la crémière dans la boîte. Sans les pénibles Simone, Thérèse, Monique , Pierrot, Alain, Gérard.

La Laitière - Huile sur toile - 45,5 × 41 cm

Peint vers 1660 par Johannes Vermeer dit Vermeer de Delft

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