vacation

Le médecin Bruno Sachs se plie chaque jour au rituel de l'avortement. Table d'examen, spéculum, passoire, blouse blanche, vrombissement de l'aspirateur. Les pieds glissés dans les jambières métalliques et les cuisses écartées cachent à peine le sourire tendu de la femme qui, souvent, éprouve le besoin de justifier l'acte. Au sol, la bassine tapissée d'un sac en plastique noir attend....mais n'attend "rien qui ressemble à un bébé"
Bruno Sachs s'est fait un devoir de rédaction : accoucher sur le papier les lignes salvatrices qui donneront vie à La Vacation.

La lecture de ce roman fut difficile pour plusieurs raisons. J'ai eu beaucoup de mal à m'habituer au "tu" utilisé par l'auteur dans sa "narration". Et puis, j'ai été bouleversée dès les premières pages du livre par la description très précise de l'acte d'avortement.

En tant que femme, je milite pour que le droit à l'avortement soit respecté. Dans les années 90, j'ai assisté à la mise à sac d'un centre IVG d'un hôpital de la région parisienne par des fanatiques brandissant des poupées empalées sur des piquets, des slogans aussi assassins que les actes d'avortement qu'ils condamnaient au nom de leurs croyances religieuses. J'ai vu la détresse dans les yeux des femmes venues avorter, qui s'attendaient à être lapidées, tondues comme des collabo à la libération.

Plus tard, j'ai milité contre l'abus des avortements répétés, contre l'immaturité de certaines que j'ai appelées par la suite, en empruntant l'expression à des amis homosexuels , les "vagins ambulants". J'ai crié ma colère contre celles qui prenaient sciemment le risque de se faire engrosser (de se choper le Sida et autres MST aussi) et qui se rendaient ensuite dans un Centre IVG comme on va chez le coiffeur.

J'ai expliqué longuement les incidences des avortements répétés. Tant sur le plan physique que moral.

Si je devais refaire ce travail bénévole de prévention, je parlerai aux inconscientes de ces femmes qui avortent pour des raisons thérapeutiques, à la suite d'un viol, d'un inceste, d'une capote déchirée. Parce que leurs conjoints les ont subitement abandonnées, sans ressources, parce que leurs familles les ont rejetées. Ces femmes qui ont, un jour, eu cet "accident de parcours" douloureux et qui prient pour ne plus jamais avoir à le revivre.

Je m'insurge contre la débilité des quelques unes qui "remettent le couvert" sans avoir tiré les enseignements d'un premier avortement qui aurait pu dans certains cas, moyennant de simples précautions, être évité.

Revenons au livre.

J'ai été émue par certains passages. En voici un qui m'a particulièrement chamboulée et qui relate la présence d'un mari auprès de sa femme pendant l'avortement :

"[...]Rare qu'il la tienne vraiment, qu'il se penche sur elle, la main dans la main portée presque à sa joue, le bras autour de sa tête. Jamais vu ça. Si, une fois. Lui, la cinquantaine, elle quinze ans de moins mais des cheveux gris, comme si elle avait voulu se rapprocher de lui en quelque sorte. Lui, penché sur elle, enveloppant si proche, si tendre, si dénudé de toute pudeur parasite, si doux, seulement occupé d'elle, au début la bouche dans ses cheveux lui parlant à l'oreille, plus tard leurs visages tournés l'un vers l'autre pendant tout le temps que, leurs bouches se touchant presque se parlant l'une à l'autre comme s'ils n'avaient été qu'un, pas un gémissement pas un mouvement de sa part à elle, pas un frisson, comme si son corps à lui avait tout bu tout aspiré de la douleur du chagrin [...]"

Mis à part le style d'écriture particulier ( l'emploi du "tu", le style télégraphique parfois, les mots tailladés, les phrases amputées) j'ai aimé ce livre pour m'avoir fait découvrir l'avortement par le "bourreau", le "délivreur", le soignant, l'homme.

Le site de Martin Winckler : http://martinwinckler.com/